Jamais, dans l’histoire humaine, nous n’avons vécu aussi longtemps, aussi massivement. Dans nos départements, les personnes de plus de 60 ans représentent aujourd’hui plus de 30 % de la population — plus de 120 000 personnes dans la Vienne, plus de 110 000 dans les Deux-Sèvres. C’est un changement de société considérable. Et pourtant, nos organisations locales, nos représentations collectives, n’ont presque rien changé à la place que nous laissons à ces habitants.
Une catégorie qui n’existe pas vraiment
« Personne âgée » est avant tout une catégorie administrative. C’est un mot que presque personne n’utilise pour se décrire soi-même, et qu’il est finalement très difficile de définir précisément au-delà d’un seuil d’âge fixé par convention. Derrière cette étiquette unique se cachent des situations radicalement différentes : des personnes en pleine activité bénévole ou associative, d’autres en perte d’autonomie et grandes consommatrices de soins, et surtout — souvent invisibles dans le débat public — des personnes plus modestes, plus souvent des femmes, qui vivent sobrement et ne rentrent dans aucune de ces deux images.
Le regard social a un coût, y compris sur la santé
Un fait mérite d’être connu plus largement : selon plusieurs travaux de recherche, la simple perception négative de la vieillesse dans une société peut coûter jusqu’à 7,5 années d’espérance de vie aux personnes concernées. Autrement dit, la peur collective de vieillir et les stéréotypes qui l’accompagnent ne sont pas de simples opinions sans conséquence : ils produisent des effets concrets, mesurables, sur la santé.
Des situations d’isolement peu visibles localement
Rien que dans nos deux départements, on estime à au moins 15 000 le nombre de personnes de plus de 80 ans vivant seules, sans bénéficier d’un service d’aide à domicile. Ce sont des situations qui ne remontent pas forcément dans les indicateurs habituels, précisément parce qu’elles concernent des personnes qui ne consomment ni beaucoup de services, ni beaucoup de biens — et qui, de ce fait, restent peu visibles dans les politiques publiques comme dans les médias.
Pourquoi c’est un sujet territorial avant d’être un sujet national
Les grandes questions du vieillissement se jouent d’abord à l’échelle locale : c’est au niveau d’un bassin de vie, d’un canton, d’un groupement de communes, que s’organisent concrètement le lien social, le maintien à domicile, les solidarités de voisinage. C’est aussi à cette échelle que l’âgisme — les blagues sur « les vieux », les stéréotypes qui circulent y compris chez les professionnels qui accompagnent les personnes âgées — peut être combattu le plus efficacement, par un travail d’éducation populaire et de sensibilisation de proximité.
Ce que nous en retenons
Penser le vieillissement de nos territoires, ce n’est pas seulement anticiper les besoins d’hébergement ou de soins de demain. C’est d’abord se demander quelle place, quel rôle, quelle reconnaissance nous accordons aujourd’hui à ces habitantes et habitants qui représentent déjà un tiers de la population locale. C’est toute la raison d’être de nos actions de formation et de sensibilisation contre l’âgisme.
Ce texte s’inspire d’un article de Cyrille Gallion, directeur du CIF-SP Solidaires entre les âges, publié sur le Club de Mediapart.