En EHPAD, des libertés encore trop souvent mises entre parenthèses

Entrer en EHPAD ne devrait jamais signifier renoncer à ses droits fondamentaux. C’est pourtant ce que documente régulièrement le Défenseur des droits, qui a consacré plusieurs travaux à la situation des résidents et alerte sur des atteintes concrètes, persistantes, à des libertés pourtant basiques : aller et venir, recevoir des visites, être protégé contre la maltraitance.

L’isolement en chambre, une pratique encore répandue

Le Défenseur des droits pointe des situations « d’isolement arbitraire des résidents dans leur chambre, sur décision unilatérale de l’établissement », en dehors de tout cadre réglementaire clair. Une décision qui, dans bien des cas, échappe à toute procédure formalisée et à tout contrôle extérieur — alors qu’elle prive une personne de sa liberté de circuler, l’une des libertés les plus élémentaires.

Des restrictions de visite qui perdurent

Autre point d’alerte : des limitations du droit de visite qui, plusieurs années après la période de crise sanitaire qui les avait rendues temporairement nécessaires, continuent d’exister dans certains établissements sans justification légale actualisée. Or le lien avec les proches n’est pas un supplément d’âme : c’est un facteur reconnu de bien-être et de maintien des capacités des personnes âgées.

Le cœur du problème : le manque de moyens humains

Le Défenseur des droits recommande un ratio d’encadrement d’au moins 8 équivalents temps plein (soignants et animateurs confondus) pour 10 résidents, afin de permettre un accompagnement véritablement individualisé. En deçà de ce seuil, c’est la qualité même de la relation de soin qui se dégrade — et avec elle, la capacité des professionnels à repérer et prévenir les situations de maltraitance.

Des contrôles disparates, une médiation absente

Le Défenseur des droits relève également l’absence de « référentiel commun » entre les agences régionales de santé et les conseils départementaux pour inspecter les établissements, ainsi que le manque de dispositifs de médiation entre résidents, familles et directions d’établissement lorsqu’un conflit ou un doute survient. Concrètement : une famille qui s’inquiète d’une situation n’a souvent nulle part où porter cette inquiétude en dehors de l’établissement lui-même.

Ce que nous en retenons

Ces constats ne visent pas à jeter le discrédit sur l’ensemble des professionnels des EHPAD, dont beaucoup exercent un métier exigeant avec des moyens contraints. Ils rappellent en revanche une réalité simple : la perte d’autonomie ne doit jamais se traduire par une perte de droits. C’est très exactement ce que nous portons dans nos actions de formation auprès des professionnels du prendre soin — donner les repères et les moyens pour que l’accompagnement du grand âge reste, en toutes circonstances, un accompagnement respectueux des libertés fondamentales.

Source : Défenseur des droits — « Résidents accueillis en EHPAD : les 5 points d’alerte de la Défenseure des droits ».

Refus de crédit, démarches en ligne, guichets fermés : quand l’âge devient un obstacle administratif

On imagine souvent la discrimination liée à l’âge sous la forme de remarques ou de plaisanteries. Elle prend pourtant, très concrètement, la forme de portes qui se ferment : un crédit refusé, un formulaire impossible à remplir seul, un interlocuteur qui n’existe plus. C’est ce que documente le Défenseur des droits, l’autorité administrative indépendante chargée en France de lutter contre les discriminations, dans ses travaux consacrés aux personnes âgées.

Des chiffres qui donnent la mesure du problème

Selon les données publiées par le Défenseur des droits, 19 % des personnes de 65 ans et plus déclarent avoir été victimes d’une discrimination liée à leur âge, et 30 % en ont été témoins au cours de leur vie. Un quart des personnes de cette tranche d’âge (25 %) rencontrent des difficultés dans leurs démarches administratives, et 15 % finissent par abandonner une démarche faute d’avoir pu la mener à son terme. Autre donnée frappante : moins de 12 % des victimes engagent une procédure pour faire valoir leurs droits, ce qui laisse penser que ces chiffres ne représentent qu’une partie de la réalité.

Le secteur bancaire et l’assurance en première ligne

Le Défenseur des droits pointe en particulier le secteur financier : refus de crédit à la consommation motivés par un âge jugé « avancé », conditions spécifiques imposées par certains établissements bancaires ou d’assurance selon l’âge du demandeur. Ces pratiques, qui semblent parfois relever d’une prudence de gestion, peuvent en réalité constituer une discrimination directe lorsqu’elles reposent uniquement sur un critère d’âge, indépendamment de la situation réelle de la personne.

La double peine du numérique

Autre obstacle documenté : la dématérialisation croissante des services publics. Le Défenseur des droits relève que 26,7 % des 60-74 ans et 67,2 % des personnes de 75 ans et plus se trouvent en situation d’illectronisme — c’est-à-dire en difficulté, voire dans l’incapacité, d’utiliser les outils numériques. Or de plus en plus de démarches (impôts, retraite, santé, aides sociales) ne sont accessibles qu’en ligne. Résultat : des personnes parfaitement autonomes par ailleurs se retrouvent en difficulté simplement parce que l’administration a changé de canal.

Ce que cela signifie concrètement

Un accompagnant de personne âgée, cité dans les travaux du Défenseur des droits, résume ainsi ce vécu : « Je pense qu’ils souffrent de ne pas avoir d’interlocuteur en face d’eux qui les aide. » Cette phrase simple dit l’essentiel : ce n’est pas seulement une question de procédure, c’est une question de lien humain qui se distend, au moment même où les personnes concernées en ont le plus besoin.

Pourquoi cela concerne aussi les professionnels du prendre soin

Ces obstacles administratifs ne sont pas un sujet à part : ils s’ajoutent à la charge de celles et ceux qui accompagnent déjà les personnes âgées au quotidien — familles, aidants, professionnels des métiers du soin — et qui se retrouvent aussi à jouer un rôle de médiateur face à des institutions de moins en moins accessibles. Documenter ces situations, comme le fait le Défenseur des droits, est une première étape indispensable pour les faire reconnaître comme ce qu’elles sont : une forme concrète, quotidienne, d’âgisme institutionnel.

Source : Défenseur des droits — « Personnes âgées : des droits fragilisés par la dépendance et les discriminations » et « Études et résultats — Difficultés d’accès aux droits et discriminations liées à l’âge avancé ».

Vieillir aujourd’hui : une réalité que nos territoires n’ont pas encore pensée

Jamais, dans l’histoire humaine, nous n’avons vécu aussi longtemps, aussi massivement. Dans nos départements, les personnes de plus de 60 ans représentent aujourd’hui plus de 30 % de la population — plus de 120 000 personnes dans la Vienne, plus de 110 000 dans les Deux-Sèvres. C’est un changement de société considérable. Et pourtant, nos organisations locales, nos représentations collectives, n’ont presque rien changé à la place que nous laissons à ces habitants.

Une catégorie qui n’existe pas vraiment

« Personne âgée » est avant tout une catégorie administrative. C’est un mot que presque personne n’utilise pour se décrire soi-même, et qu’il est finalement très difficile de définir précisément au-delà d’un seuil d’âge fixé par convention. Derrière cette étiquette unique se cachent des situations radicalement différentes : des personnes en pleine activité bénévole ou associative, d’autres en perte d’autonomie et grandes consommatrices de soins, et surtout — souvent invisibles dans le débat public — des personnes plus modestes, plus souvent des femmes, qui vivent sobrement et ne rentrent dans aucune de ces deux images.

Le regard social a un coût, y compris sur la santé

Un fait mérite d’être connu plus largement : selon plusieurs travaux de recherche, la simple perception négative de la vieillesse dans une société peut coûter jusqu’à 7,5 années d’espérance de vie aux personnes concernées. Autrement dit, la peur collective de vieillir et les stéréotypes qui l’accompagnent ne sont pas de simples opinions sans conséquence : ils produisent des effets concrets, mesurables, sur la santé.

Des situations d’isolement peu visibles localement

Rien que dans nos deux départements, on estime à au moins 15 000 le nombre de personnes de plus de 80 ans vivant seules, sans bénéficier d’un service d’aide à domicile. Ce sont des situations qui ne remontent pas forcément dans les indicateurs habituels, précisément parce qu’elles concernent des personnes qui ne consomment ni beaucoup de services, ni beaucoup de biens — et qui, de ce fait, restent peu visibles dans les politiques publiques comme dans les médias.

Pourquoi c’est un sujet territorial avant d’être un sujet national

Les grandes questions du vieillissement se jouent d’abord à l’échelle locale : c’est au niveau d’un bassin de vie, d’un canton, d’un groupement de communes, que s’organisent concrètement le lien social, le maintien à domicile, les solidarités de voisinage. C’est aussi à cette échelle que l’âgisme — les blagues sur « les vieux », les stéréotypes qui circulent y compris chez les professionnels qui accompagnent les personnes âgées — peut être combattu le plus efficacement, par un travail d’éducation populaire et de sensibilisation de proximité.

Ce que nous en retenons

Penser le vieillissement de nos territoires, ce n’est pas seulement anticiper les besoins d’hébergement ou de soins de demain. C’est d’abord se demander quelle place, quel rôle, quelle reconnaissance nous accordons aujourd’hui à ces habitantes et habitants qui représentent déjà un tiers de la population locale. C’est toute la raison d’être de nos actions de formation et de sensibilisation contre l’âgisme.

Ce texte s’inspire d’un article de Cyrille Gallion, directeur du CIF-SP Solidaires entre les âges, publié sur le Club de Mediapart.

Non, ce n’est pas « la faute aux vieux » — et c’est aussi ça, l’âgisme

On l’entend de plus en plus : « les boomers ont tout eu et nous laissent la facture », « les vieux ont détruit la planète ». Cette petite phrase, devenue un réflexe dans beaucoup de conversations, mérite qu’on s’y arrête. Parce qu’elle repose sur une erreur assez classique — et parce que cette erreur est, elle aussi, une forme d’âgisme.

Une confusion de départ

Commençons par une précision simple. Les « boomers », au sens démographique, sont les personnes nées entre 1946 et le début des années 1950 — elles ont aujourd’hui entre 70 et 80 ans. Le « grand âge », lui, commence plutôt après 85 ans. Ce ne sont donc pas les mêmes personnes. Pourtant, dans le débat public, tout ce qui a des cheveux gris finit régulièrement rangé dans la même case, sans distinction d’âge, de parcours ou de condition sociale.

C’est là que le bât blesse : une génération entière, réduite à un bloc homogène et jugée collectivement responsable — c’est exactement le mécanisme sur lequel repose l’âgisme, seulement inversé. D’habitude, on prête aux personnes âgées des défauts imaginaires (lenteur, rigidité, déconnexion). Ici, on leur prête une responsabilité collective qu’aucun groupe, à aucun âge, ne peut réellement porter.

Ce que disent réellement les chiffres

Regarder les faits invite à plus de nuance. La production mondiale de plastique est passée d’environ 25 millions de tonnes en 1968 à plus de 360 millions de tonnes aujourd’hui — la pollution plastique a donc explosé bien après que les « boomers » aient eu 20 ans. La consommation de textile a doublé entre 2005 et 2020. Le transport aérien longue distance concerne aujourd’hui davantage les 25-34 ans que les plus de 55 ans. Ces chiffres ne visent pas à désigner un nouveau coupable — ils montrent simplement qu’aucune classe d’âge ne peut, à elle seule, expliquer une trajectoire collective qui s’étend sur plusieurs décennies et touche toute la société.

Le vrai problème : les responsabilités systémiques

Une partie des personnes aujourd’hui âgées de 70 à 80 ans a d’ailleurs été activement engagée, dès les années 1970, dans les premiers combats écologistes et anti-nucléaires. D’autres, à la même époque, ont vu leurs choix de consommation façonnés par des décennies de communication massive de certaines industries pour minimiser les enjeux environnementaux. Les responsabilités existent, mais elles se situent surtout du côté des choix économiques et industriels — pas d’une classe d’âge en particulier.

Pourquoi cela nous concerne, à l’association

Chercher un bouc émissaire générationnel — que ce soit « les vieux » ou « les jeunes » — empêche de poser les bonnes questions et entretient une opposition artificielle entre générations. C’est précisément ce que nous essayons de déconstruire au quotidien dans nos actions contre l’âgisme : refuser les raccourcis qui réduisent une personne, ou un groupe entier de personnes, à son âge plutôt qu’à ce qu’elle est, ce qu’elle fait ou ce qu’elle a vécu.

Ce texte s’inspire d’un article plus détaillé de Cyrille Gallion, co-directeur du CIF-SP, publié sur le Club de Mediapart.