On l’entend de plus en plus : « les boomers ont tout eu et nous laissent la facture », « les vieux ont détruit la planète ». Cette petite phrase, devenue un réflexe dans beaucoup de conversations, mérite qu’on s’y arrête. Parce qu’elle repose sur une erreur assez classique — et parce que cette erreur est, elle aussi, une forme d’âgisme.
Une confusion de départ
Commençons par une précision simple. Les « boomers », au sens démographique, sont les personnes nées entre 1946 et le début des années 1950 — elles ont aujourd’hui entre 70 et 80 ans. Le « grand âge », lui, commence plutôt après 85 ans. Ce ne sont donc pas les mêmes personnes. Pourtant, dans le débat public, tout ce qui a des cheveux gris finit régulièrement rangé dans la même case, sans distinction d’âge, de parcours ou de condition sociale.
C’est là que le bât blesse : une génération entière, réduite à un bloc homogène et jugée collectivement responsable — c’est exactement le mécanisme sur lequel repose l’âgisme, seulement inversé. D’habitude, on prête aux personnes âgées des défauts imaginaires (lenteur, rigidité, déconnexion). Ici, on leur prête une responsabilité collective qu’aucun groupe, à aucun âge, ne peut réellement porter.
Ce que disent réellement les chiffres
Regarder les faits invite à plus de nuance. La production mondiale de plastique est passée d’environ 25 millions de tonnes en 1968 à plus de 360 millions de tonnes aujourd’hui — la pollution plastique a donc explosé bien après que les « boomers » aient eu 20 ans. La consommation de textile a doublé entre 2005 et 2020. Le transport aérien longue distance concerne aujourd’hui davantage les 25-34 ans que les plus de 55 ans. Ces chiffres ne visent pas à désigner un nouveau coupable — ils montrent simplement qu’aucune classe d’âge ne peut, à elle seule, expliquer une trajectoire collective qui s’étend sur plusieurs décennies et touche toute la société.
Le vrai problème : les responsabilités systémiques
Une partie des personnes aujourd’hui âgées de 70 à 80 ans a d’ailleurs été activement engagée, dès les années 1970, dans les premiers combats écologistes et anti-nucléaires. D’autres, à la même époque, ont vu leurs choix de consommation façonnés par des décennies de communication massive de certaines industries pour minimiser les enjeux environnementaux. Les responsabilités existent, mais elles se situent surtout du côté des choix économiques et industriels — pas d’une classe d’âge en particulier.
Pourquoi cela nous concerne, à l’association
Chercher un bouc émissaire générationnel — que ce soit « les vieux » ou « les jeunes » — empêche de poser les bonnes questions et entretient une opposition artificielle entre générations. C’est précisément ce que nous essayons de déconstruire au quotidien dans nos actions contre l’âgisme : refuser les raccourcis qui réduisent une personne, ou un groupe entier de personnes, à son âge plutôt qu’à ce qu’elle est, ce qu’elle fait ou ce qu’elle a vécu.
Ce texte s’inspire d’un article plus détaillé de Cyrille Gallion, co-directeur du CIF-SP, publié sur le Club de Mediapart.