On dit souvent « les personnes âgées » comme s’il s’agissait d’un groupe homogène, aux besoins et aux comportements semblables. C’est une simplification confortable — et c’est justement le terreau sur lequel prospère l’âgisme. Car dès qu’on prend le temps de regarder les situations une par une, cette catégorie unique vole en éclats.
Le piège à deux faces
Il y a une double tentation, quand on parle du grand âge. La première consiste à réduire une personne à son âge : on lui prête des traits supposés (lenteur, rigidité, fragilité) simplement parce qu’elle a dépassé un certain seuil. La seconde tentation, plus insidieuse, consiste à l’inverse à renvoyer chacun à sa responsabilité individuelle : « si on veut, on peut », comme si le grand âge se vivait à égalité de moyens pour tout le monde. Ces deux réflexes, en apparence opposés, produisent le même résultat : ils masquent les inégalités réelles qui séparent les personnes âgées entre elles.
Ce que les chiffres révèlent
Parce qu’en réalité, vieillir ne se vit pas du tout de la même façon selon sa classe sociale, son métier ou son genre.
L’écart d’espérance de vie entre les hommes les plus aisés et les plus modestes atteint 13 ans en France (8 ans chez les femmes) — pour un même âge légal de départ à la retraite. Les métiers exercés, les conditions de travail et le niveau de revenu pèsent directement sur l’état de santé à l’arrivée dans le grand âge.
Plus de deux millions de personnes âgées vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté en France, et le taux de pauvreté augmente après 75 ans. Le non-recours aux aides auxquelles elles ont droit s’aggrave également avec l’âge.
Les femmes âgées cumulent des difficultés supplémentaires : après une vie professionnelle souvent marquée par des doubles, voire triples journées (travail rémunéré, charge domestique, aidance familiale), elles perçoivent en moyenne une pension inférieure de plusieurs centaines d’euros à celle des hommes.
Un exemple concret et trop peu visible : la précarité urinaire
Un exemple illustre bien à quel point ces inégalités se logent dans le quotidien le plus intime : les protections contre l’incontinence peuvent représenter jusqu’à 150 euros de reste à charge par mois. Sur une retraite de 1000 euros, cela oblige parfois à choisir entre s’équiper correctement et… manger, ou sortir de chez soi. C’est un sujet encore largement tabou, qui touche davantage les femmes, et qui devient une cause d’isolement à part entière.
L’isolement, un coût invisible
Plus de deux millions de personnes de 75 ans et plus vivent seules en France. Vivre seul coûte plus cher : pas de mutualisation possible sur le logement, les repas, les transports ou les loisirs. Et cet isolement touche d’autant plus fortement les personnes âgées aux revenus les plus modestes.
Ce que cela change dans notre regard
Toutes ces réalités montrent qu’il n’existe pas « la » personne âgée, comme il n’existe pas « le » jeune ou « le » boomer. Il existe des trajectoires de vie, façonnées par le travail, le genre, la classe sociale et les accidents de la vie. Sortir de l’âgisme, c’est justement refuser ces catégories toutes faites, pour regarder chaque personne dans sa situation réelle plutôt qu’à travers le prisme unique de son âge.
Ce texte s’inspire d’une intervention de Cyrille Gallion, co-directeur du CIF-SP, lors d’un colloque sur le libre choix des personnes âgées, publiée sur le Club de Mediapart.